ÜBERGRAD, l’essence de la ville (espace abstract - Lausanne/ 29.11.13 - 21.12.13)

 

 


Sophie Guyot crée des villes imaginaires. Plus précisément des villes rêvées. Car c’est bien du rêve que sont nées ses créations de plâtre et de béton, que l’artiste a patiemment moulées, assemblées, composées dans une succession d’immeubles, de tours et de couloirs, de blocs aux fenêtres symétriques, de quartiers venus de nulle part et qui pourtant, à celui qui les observe comme s’il les survolait, évoquent un ailleurs qui n’est pas inconnu, un ailleurs qui dit la vie banale des hommes, un ailleurs qui dit la place des villes dans l’histoire des hommes.

Bien sûr, annoncer que les villes de Sophie Guyot sont des villes construites de ses rêves provoque aussitôt l’envie de chercher plus loin, de répertorier les matériaux accumulés par l’artiste et qui prennent forme dans cette série. « Übergrad » n’est pas une composition qui vient par hasard dans l’œuvre de Sophie Guyot. Ses villes imaginaires s’inscrivent dans le prolongement de son travail sur la lumière et de son intérêt de plus en plus marqué pour l’architecture.

S’il faut chercher où l’artiste a puisé cet imaginaire, ce sont précisément dans les images qui, loin, très loin, lui ont été offertes quand elle fut confrontée à la réalité d’un pays marqué par la guerre. Entre 1994 et 1995, Sophie Guyot, qui n’a alors que 24 ans, est en Abkhazie, territoire disputé aux frontières de l’Ukraine et de la Mer noire. Sa connaissance du russe lui est précieuse, elle travaille pour le CICR et découvre des villes à l’architecture soviétique dévastées par les combats. Ce sont des immeubles calcinés qui se dressent devant elle, des ensembles fantomatiques, des usines abandonnées, des tours sans toit, des halles sans fin, des lieux qu’il a fallu fuir ; la guerre a fait son œuvre, comme on dit, cinquante ans après avoir déjà œuvré en Ukraine et en Russie. A chaque fois les hommes reconstruisent ce qu’ils ont détruit, croyant se donner ainsi l’espoir de la paix…

Quand l’artiste déclare que ces visions l’ont véritablement « hantée », comme elle sera hantée par sa découverte de la région de Tchernobyl, où elle est l’interprète d’une équipe de télévision venue filmer ce qu’il reste de la ville maudite dix ans après la catastrophe, il faut simplement la croire. Comment ne pas être marqué par de telles images ? Et surtout que faire de ces visions ?

Dans ce travail de mise en forme, Sophie Guyot a trouvé une façon d’extirper l’essence des villes : des lieux de solitude où la lumière rappelle une présence que l’on cherche et qui toujours se dérobe. D’ailleurs, le travail de la lumière qui lui est cher n’a-t-il pas ici une dimension réconfortante autant qu’énigmatique ? La lumière a ce rôle essentiel puisqu’elle prouve que ces villes imaginaires ne sont pas des villes mortes, délaissées, des villes sans personne, sans passé ni futur. Par cette lumière, la vie est bien là, malgré la dimension dramatique et tourmentée d’un espace vide de toute présence.

Ces villes de Sophie Guyot disent quelque chose au-delà d’une fantaisie architecturale. Elles disent le lien que nous avons, chacun à notre façon, avec cet univers de la ville, indissociable de notre vie et de notre solitude où, toujours, reste possible une authentique rencontre.

Claude Zurcher, novembre 2013

 

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