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une interview de Sophie Guyot par Florence Grivel

 

 


FG: Je me souviens de tes premières pièces, il y a une dizaine d'années de cela, tu créais des sculptures miniatures, sortes de boîtes renfermant de petites figurines de plastique agrémentées d'une minuscule ampoule ; la lumière était déjà présente, mai il s'agissait d'une lumière plus narrative que poétique, à quel moment, décides-tu de travailler la lumière en elle-même?

SG: Je suis arrivée à m'intéresser à la lumière en tant que telle par la fascination que j'éprouvais pour le courant électrique, c'est donc l'aspect technique qui m'a d'abord conduite à la lumière. Et pour que je m'y intéresse, il a d'abord fallu que je passe par ces boîtes qui éclairaient des histoires avant que la lumière ne devienne une histoire à part entière.

FG: Le sens de tes histoires ou de ton histoire est toujours le même ?

SG: Il y a ce constant dialogue entre cruauté et poétique. Mes petites histoires m'ont fait travailler cette dualité de façon narrative, comme des saynètes. Peu à peu, j'ai eu besoin d'aller vers quelque chose de plus abstrait, de plus absolu et donc de plus poétique. Mais la cruauté reste centrale.

FG: C'est-à-dire ?

SG: Ce que je fais, frappe peut-être d'abord par sa joliesse, ça ne fait de mal à personne, et après quelque temps de contemplation, le regard se complexifie ; face à cette apparente esthétique se dessinent des reliefs plus fragiles, déchirés, abandonnés, solitaires qui finalement nous ressemblent ; oui, c’est ça, ces cocons, ces amibes, ils nous ressemblent. Ils sont faits de la même pâte que nous humains.

FG: Luminescence, le nom de ton site fait référence à la lumière froide, incandescence incarnant le contraire, la lumière chaude. Pourquoi cet attrait pour une lumière crépusculaire, de l'aube, dionysiaque, plutôt que solaire ?

SG: Parce que je suis comme ça. J'ai un tempérament plus nordique. Je ne suis pas quelqu'un de solaire. J'aime les crépuscules, les aubes. Je ressens cette lumière comme plus poétique. J'aime créer des objets lumineux plutôt que des objets qui éclairent. Sculpter la lumière me passionne davantage que la projeter.

FG: Quel est ton rapport au symbolique/spirituel? (exemple : tes lampes-galet : le galet, pouvant être la terre, la pierre, le roc, le globe terrestre, la tige métallique pouvant être le lien entre le haut et le bas, le canal, et l'abat-jour fleur, comme une fenêtre sur le ciel, le spirituel)

SG: Je crois que je travaille une poétique du terre-à-terre, de l'ordre du concret. Quand j'étais enfant, j'aimais me promener pied nu dans l'herbe, aujourd'hui, je continue à établir une relation sensuelle avec la nature. J'aime le contact d'un galet dans ma paume et la souplesse de la tige en fer qui vient se ficher dedans. Je ressens plutôt une force primale qu'une force symbolique.

FG: La lumière dans tes travaux se vit dans un écrin, un cocon, une fleur, pourquoi ce besoin de la circonscrire à un espace clos ?

SG: J'ai besoin de maîtriser la lumière, de la transformer en matière proche de nous, pour que le spectateur puisse fraterniser avec mes objets. Je n'ai pas besoin de lâcher la lumière ne pleine nature, je préfère qu'elle reste appréhendable à notre échelle.

FG: Ode à la nature ou ode à la culture ?

SG: C'est un salut à la nature, comme un clin d'oeil.

FG: Comment pratiques-tu la nature, aujourd'hui ?

SG: Je pratique moins la nature qu'enfant, cela dit les réflexes et les ressentis sont toujours ancrés en moi. Je sens la terre, je vis les odeurs qui en émanent. La nature, c'est comme le vélo, tu n'oublies jamais!

FG: Tu as commencé par réaliser de lampes de petite taille, et tu en arrives maintenant à des échelles monumentales, qu'est-ce qui distingue/relie ces deux approches ?

SG: Fondamentalement, qu'ils soient monumentaux ou menus, mes objets lumineux racontent la même chose. A l'origine, mes lampes-galet étaient prévues pour l'espace domestique, une sorte de land art à l'envers : j'amenais la nature dans cet espace confiné.
La ville est devenue un terrain de jeu plus grand, mais le ressort est le même. J'amène la nature dans l'espace urbain.
La différence entre petit et grand se situe dans la préparation en amont. Les installations requièrent un travail en étapes déterminantes. Ma réflexion est aussi plus intellectuelle, en tout cas plus élaborée. Je dois aller jusqu'au bout de ce que je veux dire.
Et au-delà de ça, j'aime toutes ces étapes que je peine à déléguer. Il y a dans la préparation des gestes très répétitifs et très méditatifs que je tiens à réaliser. J’aime impliquer mon corps dans l'aventure. Dans les ateliers des artisans avec lesquels je travaille, il fait froid ou alors très chaud, les mains rougissent, ça sent la limaille, le feu, l'huile. Le calendrier porno pend à un mur.
C'est la même chose dans la phase de montage, là je me retrouve à diriger une équipe, être sur le terrain qu'il vente, qu'il neige ou qu'il pleuve. Cet ancrage est primordial pour moi.

FG: Généralement, quelle est la relation entre image de ce que tu désires et réalité du projet au final ?

SG: Étonnamment, la réalisation ressemble beaucoup à ce que j'avais projeté. Lorsque je faisais des choses plus petites, c'était le contraire. Sans doute parce que je me laissais à expérimenter, et que ces expérimentations me guidaient vers d'autres solutions qui s'éloignaient du projet initial.
Au contraire, les plus grands projets demandent tellement de préparation, de calculs, d'essais, de simulations informatiques, etc. que le résultat se rapproche de l'image de base.

FG: Je sens dans ton travail, un intérêt plus prononcé dans « comment je vais réussir à mettre tout en place » que pour le concept, je te soupçonne d'adorer faire plutôt que de penser ?

SG: J'essaie de ne pas trop le dire ! en fait, je pense avec mes mains. Je pense à comment je vais faire, je l'éprouve par mon corps et ça influence le sens.

FG: Trois images liées au processus de réalisation de trois de tes récents projets ?

SG: Lyon : le déballage des cartons contenant les 4000 lampes, face à toutes ces rangées de fleurs bientôt lumineuses... me rendre compte que c'était énorme.
Genève : Lors du montage au Jardin Anglais, je travaillais avec une demi-douzaine de jardiniers : il portaient tous des habits jaunes, des casques. Ils étaient perchés sur des échelles, des nacelles, en train de fixer les cocons autours des branches. On aurait dit un paysage avec des playmobiles dedans. Je me suis dit « la vraie installation, ça devrait être ça ! »
Poitiers : le montage s'est terminé vers 2 heures du matin. La pluie était de la partie. On a fait un essai, ça fonctionnait enfin et l'équipe et moi devions repartir. J'ai eu comme un serrement de coeur. Je n'allais pas les revoir de sitôt mes amibes, il a fallu que je leur fasse confiance ! alors je leur ai juste dit : débrouillez-vous maintenant !

FG: Lorsque tu plantes un jardin de lumières ou lorsque tu poses des cocons « chantants » dans des arbres, qu'est-ce que tu aimerais que tes installations suscitent ?

SG: Je voudrais les faire entrer dans une expérience qui parle aux sens, d'êtres vivants à êtres vivants.

FG: Aujourd'hui, on est vert ou on est rien, écolo, bio, naturels, etc., c'est un courant qui imprègne ton travail ? ça fait partie de tes préoccupations ?

SG: La portée de mon travail n'est pas écologique, par contre, je suis très attentive à des notions telles que le rechargeable, qu'on n’ait pas la tentation de jeter les piles de mes installations. J'utilise aussi de la résine bio pour les abats-jour, plus par peur d'être moi-même intoxiquée que par souci écologique.

FG: Ton travail évolue-t-il en dehors des projets prévus ?

SG: Il y a beaucoup de projets avortés dans mon atelier, beaucoup de tests à faire, de directions à tenter, de projets qui se transforment et deviennent autre. J'aime l'idée du recyclage des idées et des formes.

FG: Le futur, comment l'envisages-tu avec ton travail ?

SG: Pour le futur, je souhaite explorer d'autres medias et approfondir la question de la diffusion naturelle de la lumière. Sortir aussi de la stricte thématique du jardin et aller vers d’autres préoccupations.