Musée Gruérien - Bulle (CH) du 22 mai au 31 juillet 2016

 

 


Archisalé

Une installation spectaculaire investit l’entier de l’espace d’exposition, et exprime des traces invisibles de l’histoire gruérienne, atmosphère sensorielle pour une bascule dans l’infime. Attention, immersion immédiate.
Ça ressemble à un plan d’urbanisme, avec ses maquettes d’immeubles, de barres d’habitation ; une ville ex-nihilo, flottant dans l’obscurité et se déployant sur quatre îlots. Une ville tour à tour phosphorescente, lunaire, qui craque, soupire, vibre, une ville soudain révélée en pleine lumière, les façades brillantes de cristaux de sel, traversée par des voix qui chuchotent, qui invitent, qui récitent, qui interpellent.

Le visiteur est pris d’un vertige paradoxal: cette ville anonyme, aux typologies répétitives, privée d’habitants, fait pourtant entendre sa rumeur, sa mémoire, ses voix. Effet retour du subjectif, du sensible, de l’organique sur fond de froide uniformité objective. A l’origine de l’installation Archisalé, une histoire transmise par la grand-mère de l’artiste : la production
de fromage qui se développe depuis la fin du Moyen Âge dans les Préalpes nécessite d’importantes quantités de sel. Des contingents de mercenaires s’exilent en même temps que les fromages s’exportent pour que, dans l’autre sens, reviennent le précieux sel et finalement les capitaux.
Une histoire qui se raconte davantage qu’elle n’a laissé de traces visibles: sur les cartes-postales du début du XXème siècle où posent de valeureux fromagers, la présence cruciale du sel brille par son absence. Les mercenaires, qui firent office de monnaie d’échange, restent dans l’ombre.

Sophie Guyot s’interroge : quelle ampleur ce commerce a-t-il pris ? Combien de personnes se sont ainsi exportées? Autant que la population d’une maison, d’un quartier, d’une cité, d’un canton ou d’un pays? L’artiste a opté pour cette ville qui fait voir et entendre ce qui - comme une poignée de sel - s’était dissous dans le flux de l’histoire du développement de la Gruyère.
Une forme de sanctuaire poétique des exilés de jadis qui actionne un pan de l’histoire et questionne notre aujourd’hui ainsi que les destins des émigrés économiques de tous bords. L’ardoise est archi-salée.

Bande son: Sara Oswald et Bertrand Siffert.

Florence Grivel, commissaire de l’exposition

 

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